« En France, les métiers d’art sont valorisés pour la première fois depuis 40 ans »

Entretien avec Anne-Sophie Duroyon-Chavanne, directrice générale de l’Institut pour les Savoir-Faire Français

The Serial Overthinker
3 min ⋅ 13/07/2026

En France, les métiers d’art représentent un chiffre d’affaires de 68 milliards d’euros, supérieur à celui de l’industrie pharmaceutique. 

Mais qu’est-ce qu’un métier d’art ? Selon la définition du ministère de la Culture, il s’agit d’un métier manuel d’exception, qui requiert des années de pratique et l’usage de techniques complexes. Il n’en existe pas moins de 281, recensés dans l’arrêté du 24 décembre 2015. Certains sont bien connus, comme la joaillerie ou la menuiserie. D’autres laissent songeur, tels la glyptique (la fabrication de sceaux et de camées) ou la mégisserie (le tannage des peaux).

“Un Vitrier”, gravure de Martin Engelbrecht, 1730. Source : Gallica.

Créé après la Révolution industrielle afin d’encourager la collaboration entre artisans et industriels, l’Institut pour les Savoir-Faire Français a aujourd’hui pour mission de protéger et promouvoir les métiers d’art français. Association privée d’intérêt général, l’Institut représente les professionnels des métiers d’art auprès des pouvoirs publics et étudie les défis qui les menacent. Il est actuellement présidé par Luc Lesénécal, directeur de Tricots Saint James, un fleuron de l’industrie textile française. Au quotidien, l’Institut est administré par sa directrice générale Anne-Sophie Duroyon-Chavanne, qui m’a accordé un entretien.

Mme Duroyon-Chavanne souligne que depuis les années 1970, les métiers d’art sont dévalorisés en France :

Depuis les années 1970, les métiers du secteur tertiaire sont promus par les pouvoirs publics au détriment des métiers manuels. Suite aux chocs pétroliers de 1973 et 1979, la France a traversé une grave crise économique et industrielle. Le secteur industriel s’est mondialisé et les usines françaises ont fermé en masse. Le gouvernement a donc cherché à transformer la France en industrie de service, sur le modèle de l’Angleterre. Le travail manuel a cessé d’être enseigné dans les écoles et les foyers, où l’on apprenait autrefois à coudre et à bricoler.

Un atelier de finition de chapeaux. France, vers 1900. Source : Wiki Commons.

Quand elle a bifurqué de l’archéologie à la promotion des métiers d’art, Anne-Sophie Duroyon-Chavanne a été confrontée à ce discours pessimiste :

Il y a 20 ans, on me disait souvent que les métiers d’art étaient morts. Des musées des arts et traditions populaires voyaient le jour dans le but de préserver des techniques que l’on pensait vouées à disparaître comme la dentelle, la charpente ou la plumasserie [le travail des plumes].

Le Musée national des Arts et Traditions populaires, créé en 1941 et fermé en 2005. Ses collections ont été transférées au Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MuCEM) de Marseille, créé en 2013. Source : Wiki Commons.

Mais l’Institut observe aujourd’hui un regain d’intérêt historique pour les métiers d’art en France. Mme Duroyon-Chavanne identifie plusieurs causes :

Avec l’essor des réseaux sociaux, les maisons de luxe ont commencé à dévoiler les coulisses de leurs ateliers. Cette mise en lumière de leur chaîne de production répondait à une exigence nouvelle de traçabilité et de transparence de la part des consommateurs.

Les marques de haute couture révèlent les coulisses de la fabrication de leurs collections sur les réseaux sociaux. Source : Youtube.

Le COVID a aussi forcé les petites entreprises à moderniser et diversifier leurs canaux de distribution, ce qui a renforcé leur visibilité :

Le baromètre que l’Institut pour les Savoir-Faire Français a mis en place pendant le premier confinement a révélé que 73% des professionnels des métiers d’art vendaient uniquement leurs produits sur des foires et des salons. Ils n’avaient pour la plupart ni boutique, ni site internet, ni revendeurs, ni compte Instagram.

Enfin, la directrice générale parle d’un « effet Notre-Dame » : « la restauration de la cathédrale a mis en valeur des métiers que tout le monde avait oubliés. »

L’Institut pour les Savoir-Faire Français voit dans l’artisanat d’exception une filière d’avenir pour les jeunes :

Les métiers d’art offrent à la jeune génération une réponse tangible à leur quête de sens. Ils apprennent à maîtriser des gestes techniques, à développer leur créativité, à connaître leur territoire et à contribuer au patrimoine de leur pays.

Cette orientation professionnelle est encouragée par le Prix Avenir Métiers d’Art, remis chaque année par l’Institut à des élèves de moins de 26 ans.

Stanislas Echard, ébéniste lauréat du Prix Avenir Métiers d’Art 2025 dans la catégorie BAC+2 - BAC+3. Source : Orient’Est.

Cependant, le renouvellement des maîtres d’art se heurte à des idées reçues. L’Institut pointe du doigt ces défis en publiant des rapports à destination des décideurs publics et des professionnels. L’enquête « Perceptio », publiée en janvier 2026, révèle que plus de la moitié des Français s’imagine que les métiers d’art exigent de longues études… alors qu’ils sont en réalité accessibles avec un bac professionnel ou un CAP.

Certains métiers rares sont également menacés de disparition faute de transmission. Dans l’enquête « Les Éclaireurs », l’Institut note que 37% des dirigeants d’entreprises des métiers d’art ont plus de 55 ans. Seuls 20% d’entre eux ont commencé à préparer leur succession, qui prend en moyenne 10 ans. Avec le soutien du ministère de la Culture, l’Institut opère le programme « Maîtres d’art – Elèves », qui fournit un soutien financier et un accompagnement régulier à un duo apprenti - maître d’art afin de faciliter la transmission.

“L’artisan tire le diable par la queue”, Nicolas Guérard, c.1690-1710. Source : The British Museum.
Par son travail acharné (“l’Industrie”) et ses connaissances techniques (“la Science”), l’artisan se bat pour obtenir la gloire et l’argent.

L’Institut pour les Savoir-Faire Français a lui aussi fait face à des difficultés :

En raison de la crise économique, les dons de nos mécènes ont fortement diminué en 2024. En période de rigueurs budgétaires, les entreprises considèrent que le mécénat n'est pas prioritaire et ont moins de liquidités à investir dans la philanthropie. Le président de l’Institut, le conseil d’administration et moi-même avons été contraints de passer d’un budget annuel de 3,6 millions d’euros à 2 millions d’euros en l’espace de 6 mois. Malgré le soutien fidèle de nos mécènes historiques et du ministère de la Culture, nous avons dû réduire nos effectifs et nos charges, notamment en déménageant nos bureaux. Nous avons décidé de nous placer sous la protection du tribunal dans le cadre d’une procédure de sauvegarde, qui permet de restructurer une entreprise en difficulté financière. Cette procédure a permis d’éviter la liquidation et de sauver l’Institut.

Afin d’assurer son avenir, l’Institut pour les Savoir-Faire Français s’est employé à développer ses activités lucratives en lançant son activité de conseil en ingénierie économique et culturelle :

Quand je suis arrivée en 2020, nous disposions de 15 000 euros annuels de ressources propres, constitués quasi exclusivement des adhésions de nos membres. Aujourd’hui, grâce au développement de notre activité de conseil, ces ressources s’élèvent à 600 000 euros. Nous sommes désormais financés à un tiers par des subventions publiques, un tiers par le mécénat, et un tiers par nos ressources propres.

Grâce à ces mesures radicales, l’Institut pour les Savoir-Faire Français continue de porter l’étendard des métiers d’art en France et en Europe.


Pour aller plus loin

Si ce sujet vous a plu, je vous invite à découvrir à découvrir les vidéos de présentation des lauréats du Prix Avenir Métiers d’Art. Ces portraits sont fascinants !

Et pour prolonger ce voyage dans le monde de la fiction, je vous conseille le film d’animation “Si tu tends l’oreille” des studios Ghibli, une histoire d’amour et d’inspiration entre un luthier et une autrice en herbe.

A bientôt pour une nouvelle incursion dans les coulisses du secteur culturel !

The Serial Overthinker

Par Madeleine de Chaisemartin

A l’heure où nos capacités à nous concentrer et à analyser sont chaque jour grignotées par les réseaux sociaux, je fais de la résistance.

A l’aide d’un bon vieux carnet et d’un stylo plume d’écolière, je pars à la rencontre d’acteurs du secteur culturel, j’analyse des tendances qui m’étonnent et je décortique les livres qui me plaisent.

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