Dans mon précédent article, j’ai décrit le programme de résidences de la Villa Albertine comme une audacieuse utopie née de l’imagination de Gaëtan Bruel.
Mais, tout comme la vision et les plans d’un architecte de génie ne suffisent pas à construire une cathédrale sans le travail quotidien d’ouvriers et d’artisans dévoués, toute politique publique culturelle requiert le travail quotidien de fonctionnaires passionnés. C’est ce que je retiens de mon entretien avec Frédérique Horn, directrice de la Villa Albertine de 2023 à 2025.
Dans la newsletter d’aujourd’hui, je vous explique ce que Frédérique Horn m’a appris sur le processus de sélection des résidents Villa Albertine, la typologie des projets retenus, et la place de la Villa Albertine dans la stratégie diplomatique de la France.
Qui est Frédérique Horn ?
Frédérique Horn est une manageuse culturelle expérimentée, une chercheuse chevronnée et une passionnée d’art.
Docteure en Histoire de l’art antique de l’université de Strasbourg, elle a rédigé sa thèse à la Casa de Velázquez de Madrid, une université française à l’étranger. Elle a ensuite enseigné l’Histoire de l’art à l’université.
C’est à l’occasion d’une mission sur la conservation du patrimoine d’Angkor (Cambodge) qu’elle se découvre un intérêt pour des tâches “plus opérationnelles” et se détourne progressivement de l’enseignement.
Entre 2023 et 2025, elle devient directrice de la Villa Albertine de Boston en tant que contractuelle pour le compte du ministère de l’Europe et des affaires étrangères.
Depuis septembre 2025, elle a entamé de nouvelles fonctions en tant que responsable des expositions et de la gestion des collections de la Réunion des Musées Métropolitains de Rouen.
Comment sont sélectionnés les résidents de la Villa Albertine ?
Les attachés culturels des 10 antennes locales de la Villa Albertine pré-sélectionnent leurs projets favoris. Sur “cinq à six cents” candidatures reçues, chaque antenne choisit environ vingt candidats.
Ces vingt dossiers sont étudiés par un comité composé de directeurs d’institutions culturelles américaines de premier plan.
Un jury composé de professionnels français et américains du secteur culturel se réunit au siège de la Villa Albertine, à New York. Ils sélectionnent officiellement 60 résidents.
Quels sont les critères de sélection de la Villa Albertine ?
Mme Horn affirme sans hésiter que le critère central est “l’insertion du projet du candidat dans le territoire où il candidate”. La résidente Garance Maurer, par exemple, a travaillé sur le symbolisme du feu en Californie, une région régulièrement victime de feux de forêts.
Ce lien avec une ville peut être plus intime. La résidente Claire Simon a ainsi pu réaliser son projet de long-métrage sur les cours de récréation américaines, né du fait que ses deux petites-filles ont grandi aux Etats-Unis.
Mais comment attirer des candidats variés ? Nul besoin d’instaurer des quotas par discipline. La multiplicité des lieux de résidence et leurs identités fortes instaurent une “diversité naturelle” et vertueuse des candidatures. Frédérique Horn se félicite de cette variété, représentative de la “pluralité de la création française”.
Frédérique Horn a aussi à cœur de souligner que la Villa Albertine lutte contre les inégalités structurelles des industries culturelles et créatives. Les attachés culturels et le comité s’emploient à respecter la parité et l’équilibre entre artistes émergents et artistes confirmés.
La Villa favorise également la diversité culturelle. Albertine est la seule résidence française à l’étranger à accueillir des candidats qui n’ont pas la nationalité française, à condition d’être résident sur le territoire.
D’après Mme Horn, le seul obstacle à la candidature qui demeure aujourd’hui est que certains artistes et chercheurs “s’auto-censurent” et n’osent pas déposer leur dossier auprès d’un dispositif parfois jugé “intimidant”.
Quels types de projets sont retenus ?
Au vu des profils sélectionnés, comme celui de la résidente 2026 Caroline Déodat (qui travaillera sur “l’innocence comme construction raciste et la notion de justice dans l’héritage colonial, les médias, la théorie critique afro-américaine et les technologies de surveillance”), on décèle sans mal la dimension politique du choix des résidents.
Frédérique Horn ne s’en cache pas :
Ce qui nous anime au quotidien, c’est la défense des valeurs démocratiques à la lumière des enjeux d’actualité. A travers l’art, la culture et les échanges interculturels, nous portons des messages essentiels dans un contexte compliqué.
Dans un climat tendu, la Villa Albertine ne se contente pas de promouvoir l’amitié franco-américaine. Elle érige une forteresse qui porte haut l’étendard de l’exception culturelle française.
Quel est le rôle de la Villa Albertine dans la stratégie française autour de l’intelligence artificielle ?
Puisque la Villa Albertine est aux prises avec les grands enjeux du monde contemporain, que nous révèle-t-elle sur les nouvelles tendances qui traversent les arts et l’artisanat ? Frédérique Horn évoque immédiatement l’Intelligence Artificielle, qui intéresse tout particulièrement le gouvernement français.
En effet, Emmanuel Macron souhaite faire de la France un leader dans le secteur, au même titre que les Etats-Unis et la Chine. Lors du sommet pour l’action sur l’Intelligence Artificielle de février 2025, le président français a montré son soutien envers les initiatives nationales, notamment la start-up française Mistral, qui reçoit des financements du gouvernement et bénéficie de partenariats avec des entreprises américaines.
En ce qui concerne l’IA appliquée au secteur culturel, Mme Horn est intimement convaincue que :
La France a une carte à jouer dans le secteur de l’IA générative appliquée à la médiation, à la création assistée par IA et aux œuvres immersives. Même si elle n’est pas la seule en lice, elle bénéficie d’un patrimoine riche.
La Villa Albertine a d’ailleurs été pionnière dans cet engouement national pour l’IA : elle a sélectionné des projets de résidence en lien avec l’Intelligence Artificielle dès 2021. Le résident Simon Buisson a exploré les possibilités offertes par l’IA générative pour écrire des scénarios, tandis que la future résidente Justine Emard compte appliquer l’IA aux neurosciences au sein du laboratoire Médias du MIT (MIT Media Lab). Quatre des soixantes résidents de la promotion Albertine 2026 travailleront sur l’IA.
Lors du sommet sur l’IA de février, Mme la ministre de la Culture, Rachida Dati, a également annoncé la création d’un nouveau programme de résidence Villa Albertine, “Les arts à l’ère de l’IA”. Cette résidence accueillera quatre résidents à partir de 2026, et sera financée par l’entrepreneuse franco-américaine Fidji Simo, qui a rejoint OpenAI en 2025. A travers ce nouveau programme de résidence, la Villa Albertine renforce sa position de soutien à des projets innovants, expérimentaux et hybrides, qui s’appuient sur les nouvelles technologies et font écho à l’actualité.
Conclusion : la Villa Albertine redéfinit les relations diplomatiques franco-américaines
Au lieu d’envisager les Etats-Unis uniquement comme un prescripteur visionnaire ou un rival fortuné, la Villa Albertine s’efforce de collaborer avec les meilleures entreprises américaines afin de renforcer les avantages compétitifs de la France dans des secteurs plus spécialisés, notamment le secteur culturel.
En soutenant les résidences Villa Albertine, le gouvernement français ouvre un nouveau chapitre des relations franco-américaines. Le temps où le ministre de la Culture Jack Lang critiquait l’hégémonie de la culture populaire américaine est bel et bien révolu…
Mais je n’ai toujours pas compris comment se déroulent les résidences Villa Albertine !
Un peu de patience ! Vendredi et dimanche, vous retrouverez des interviews d’artistes et artisans qui ont bénéficié du programme de résidences Villa Albertine.
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